Rivages

Des paysages

Falaise, cap, presqu’île, péninsule, côte, promontoire, marée, ressac, jusant, vagues, rouleaux, anse, rade, golfe, fjord, baie, crique, calanque, conche, lagon, plage, estran, grève, lagune, étang, mangrove, liman, marais, canal, étier, dune, polder, récif, brisants, écueil, banc de sable, rocher, haut-fond, pinède, phare, port, havre, quai, jetée, digue, dock, môle, wharf, débarcadère, embarcadère, ponton, cale, amer, aber, ria, chenal, estuaire, embouchure, delta et, en face, à chaque fois, s’ouvre l’immense paysage immuable et changeant de la mer.

Sur l’estran

Ubac, adret, autant de petits mots que j’aime bien, ou boréal (adj : qui est situé à proximité du pôle nord) et toundra, aven et karst (nm : vient du nom d’une région slovène, relief de massifs calcaires très érodés notamment par l’action des eaux souterraines) des mots qui vont en couple. Caldeira et barkhane (nf : dune mobile en forme d’arc), mangrove et canopée (nf : milieu naturel formé par le sommet des arbres d’une forêt) autant de mots non pas savants ou compliqués mais précis car ils désignent une chose, une forme, un (mi)lieu. Je n’ai plus ni les jambes ni le souffle pour parcourir l’adret ou l’ubac d’une haute vallée alpine. Dans nombre de ces lieux je n’ai pas l’occasion d’aller, quoique pour certains, je ne désespère pas de les découvrir ou d’y retourner : du karst et des avens on en trouve en France, en Croatie aussi, quant à boréal et à toundra il suffit d’aller en Islande terre de geysers, de solfatares et de fjords. Oui, bon choix que l’Islande, beau pays hors norme et peuplé de braves gens qui ont mis en prison leurs banquiers véreux et viré leur chef de gouvernement.

En attendant l’inlandsis et les caldeiras d’Islande, j’ai eu sous la main, sous les pieds plutôt, le terrain désigné par un autre de ces mots : estran.

Terre et mer provisoire, voilée dévoilée quatre fois par jour, cet estran j’y allais, et sur l’un des plus vastes de notre monde à quelques heures de route de Paris.

Me voici donc dans la baie du Mont Saint-Michel, j’arpente les sols glaiseux, mouvants, de la baie de Granville, slalomant entre les nœuds sableux des vers arénicoles, le plus fréquent des animaux du benthos (nm : ensemble des êtres vivants fixés au fond des eaux) de ce littoral. Dans un paysage ouvert comme il y en a peu, élémentaire, épuré jusqu’à l’os avec le plan de l’estran, la ligne d’horizon, le ciel et, de loin en loin, la ligne épaisse des concrétions rocheuses, la silhouette penchée des pêcheurs à pied et celle droite des pêcheurs à la ligne. Je marche rapidement vers la ligne de marée basse presque fondue à l’horizon puis je ralentis à l’approche des vieux pièges à poissons, ces pêcheries ancestrales en forme d’ailes. Moi aussi je vais pêcher, me retrouver dans cette posture hautement visualiste de celui qui est là, imprégné d’impressions sensorielles, et qui laisse dériver sa pensée, son regard et ses mains vers ce qu’il pourrait saisir des flux qui passent autour de lui.

Dans le milieu mouvant d’un estuaire, dans cet état de marée basse, dans ces instants qui suivent la renaissance du jour, les éléments primordiaux – lumière, eau, terre – apparaissent fondus et, tandis que le soleil s’élève et que la lumière s’intensifie, ces éléments – lumière, eau, terre – se distinguent, se séparent peu à peu les uns des autres dans un lent cheminement alchimique, chaque matin renouvelé. 

Le Vey