On les quitte en espérant trouver outremer une vie meilleure, on y échoue à l’issue d’un naufrage, on y revient au terme d’un long périple.
C’est là que vivent une très grande part des êtres humains. C’est là qu’ils érigèrent leurs plus grandes cités ; ces villes portuaires exposées, ouvertes et comme projetées vers des mondes qu’ils voulaient découvrir, relier ou conquérir.
Les rivages constituent un véritable interface géographique entre les terres, plus ou moins stables, et le milieu toujours mouvant des mers. Lieu métaphorique, les rivages marquent une frontière, ils sont aussi un passage et un lien . Les rivages sont multiples, changeants, à la fois solides et fragiles ; qu’elles soient de granit ou de craie ses falaises tiennent tête au ressac et aux tempêtes tandis que deltas, estuaires, marais et mangroves font se mêler les deux mondes terrestre et océanique. Ici, je n’en montre qu’une infime partie mais une part essentielle. Ma part, mes rivages.

Thalassa ! Thalassa ! s’écrièrent-ils comme délivrés à la vue de la mer. Voyager, quand attendre de voir la mer reste une promesse, comme l’annonce de jours insouciants, pleins et heureux, de jours solaires. Donc, ici, pas d’angoisse létale ni de retraite éperdue devant un danger mortel, nous ne sommes pas dans « L’Anabase » ; il y a seulement le stress de partir tôt le matin et d’affronter les interminables étapes d’un voyage en avion ou l’ennui profond de se retrouver pris dans de glutineux embouteillages. Mais, en approchant du rivage, le jeu, répété à chaque fois, de celui qui verra la mer en premier : la mer ! la mer !
Aubes
Sortir avant l’aube, avant la première lumière, sortir silencieux comme un chat – quand la nuit et le silence règnent encore et que toute l’humanité environnante reste endormie- constitue un moment privilégié, une expérience irremplaçable. Ces quelques instants comme en attente, ce temps où la lumière revient, lente et inexorable, ce temps où le jour renaît sublime mon rapport au monde. Ici, avec les mouettes et les pluviers que je dérange, je suis le seul vivant et sur la plage, la promenade ou la falaise, le spectacle qui va commencer nous est réservé . Les premières silhouettes n’apparaîtront, lentes et furtives, que deux ou trois heures plus tard. Ces quelques heures me sont précieuses, suspendues, étrangères au cours ordinaire du temps. Je savoure ces délices, je les fixe calmement.

