Itinéraire

Nombre de mes séries photographiques doivent beaucoup aux heures de mon existence

Je marche et je jette un coup d’œil, regarde et parfois scrute et autour de moi passent et s’éloignent des êtres et des silhouettes, des figures et des corps, une file sans fin de si mortels vivants. Je scrute presque chacun de ces visages croisés et j’approche du sentiment d’avoir ainsi vu l’humanité entière et je ressens le vertige de savoir qu’elle est infiniment plus nombreuse et diverse et inconnue ; que dans chacun de ces êtres s’agite un même chaos de désirs, d’espoir, d’angoisses, de plaisirs et de douleur qu’en moi. 

matetisa

Un jour je me suis emparé de l’appareil photo de ma mère. De ses deux appareils. Un Yashica mat à double objectif avec lequel on exposait au pifomètre, où l’on composait dans un cadre carré qui inversait gauche et droite ; et un Konica lourd comme un lingot de fonte qui, en son temps, était une merveille de modernité.

Mon premier apprentissage je l’ai fait en lisant les notices des pellicules et des matériels, progressivement je l’ai continué par l’expérience, les erreurs, la collaboration et l’échange.

Trente ans plus tard, à la lecture d’une biographie d’Henri Cartier-Bresson, j’ai réalisé que mon éducation à l’image – tout comme en grande partie celle à l’écriture – remontait à beaucoup plus loin : à mon enfance, à mon adolescence, aux films que nous voyions à l’époque, aux illustrations de nos livres et aux tableaux que j’avais la chance de pouvoir regarder.

Ma première pellicule je l’ai shootée dans les sous-bois de la forêt de Saint Germain-en-Laye, pas loin des pistes où j’avais mis, à quatre reprises, une branlée à tous mes adversaires de cross-country en 6e ; pas loin non plus de l’endroit où un ami fut retrouvé mort 35 ans plus tard.

J’avais du mal avec la mise au point, pas avec le cadrage car – en plus de cet entrainement du regard – je vise bien. Mais avec ces vieux boîtiers mieux valait avoir la vue acérée et moi je suis myope. Néanmoins, le photographe à qui j’avais donné à développer ce premier film m’avait félicité et encouragé. Je ne pense pas être jamais retourné chez lui. L’humain est une créature ingrate.  

Les chemins de l’œuvre

Éclairer ma démarche artistique, voilà chose bien difficile qui me fut demandée en accompagnement d’un dossier.

Une démarche. En interrogeant l’origine du mot – marquer, marcher – et ses usages, on en vient à de multiples acceptions riches de sens.

Démarche… Manière de marcher, manière de raisonner, manière de créer… Ma démarche, mon allure, tient plus de l’errance, de la divagation, de la promenade, mais aussi des cents-pas, ces allers et retours obsessionnels que l’on accumule dans sa propre cage.

Démarche : des marches ou l’ascension, ou des marches ce vieux mot qui désigne les régions frontières.

Démarche renvoie à une requête qu’on essaie de faire aboutir, une quête que l’on voudrait mener à bien. Ma démarche artistique dérive directement de ces allures, de ces mouvements. Ma démarche, pas à pas, patiente, a fini par tracer sentiers et chemins.

Mes chemins… Voilà, ce sont des chemins tracés au fur et à mesure que l’on avance et la création et l’œuvre sont là, dans ce chemin, qui, tout comme l’amour, permet de sortir de soi, de sa prison, pour mieux se retrouver et s’accomplir.