Athènes est une ville-monde aussi parce qu’elle est au centre d’un monde, le monde grec, elle est le moyeu de son rayonnement, l’archétype d’une civilisation sans laquelle la nôtre n’existerait pas ; et de ce petit noyau urbain la ramification continue 2500 ans plus tard à s’épanouir vaille que vaille, envers toutes les barbaries.
Mais au pays de l’agora citoyenne, je me comporterai en despote éclairé : certes je vous impose mon choix mais je l’agrémente de quelques arguments. Pour appuyer l’aspect despotique et nombriliste de ce choix je dirai qu’Athènes est une ville-monde car au centre du monde d’une prime jeunesse rêveuse où j’avais fait de cette ville mythifiée LA ville de la beauté, de la civilisation, de la culture ; la ville dressée contre toutes les forces brutes de l’univers connu dans l’Antiquité. Celles des forces disparates et asservies de l’empire Perse, celles du militarisme totalitaire et bas du front de Sparte, celles des idéaux sacrificiels et tordus de Thèbes, celles de l’impérialisme romantique et délirant des Macédoniens. Une ville qui même dans la défaite restait supérieure à ses vainqueurs, une ville pour la gloire de laquelle j’échafaudais d’interminables uchronies rêveuses.
Le train nous a laissé au cœur de la ville, sur la place Syntagma. Sur l’avis de ma Dame qui connaissait déjà Athènes nous sommes allés, en traversant une première fois Plaka, sur le sommet de Filopappou, l’une des collines boisées qui émergent comme des ilots des flots de la cité. L’après midi touchait à sa fin ; de cette vigie nous embrassions les « quatre horizons ». L’endroit est calme, au-dessus de cette ville immense, bruyante, un peu crade comme nous l’avions constaté, une ville blessée par la crise. Mais là-haut nous étions à l’écart de tout ça. L’agglomération couvre tout le paysage, les seuls points verts sont les collines et les parcs ; les vagues de cet immense tissu urbain viennent battre le pied des barrières rocheuses au Nord et à l’Est. Vers le Sud et l’Ouest, le regard se perdait dans la brume de chaleur et de pollution d’où émergeaient les grues du port du Pirée. Partout, le soleil couchant allumaient des reflets lumineux sur les panneaux solaires et le métal des réservoirs d’eau qui couvrent les innombrables toits de la mégalopole grecque.
L’Acropole et l’agora
Je regroupe ces deux sites car il me semble que les visiter un même jour ressort d’une certaine logique spatiale et historique. Ces deux endroits sont les deux lieux de pouvoir de l’Athènes classique ; en haut la forteresse, l’abri où se concentrent les temples, en bas l’esplanade du pouvoir terrestre, le domaine où s’assemble le peuple, lieu de commerce, de fêtes, de débats et de passions politiques.

En grec, le mot acropole signifie « ville haute ». C’est un nom commun qui devient un nom propre à Athènes. L’Acropole c’est à Athènes, les acropoles il y en a à Corinthe, à Argos et à Mycènes dans le Péloponnèse ; en Turquie à Assos (quelques colonnes doriques dans un site d’une beauté suffocante) et à Pergame (de puissants monuments étincelants de blancheur) et tant dans d’autres villes en Sicile, en Italie et encore en Turquie et un peu partout sur le territoire grec. Située sur une falaise rocheuse escarpée, l’Acropole fut fortifiée dés l’époque mycénienne, elle servait alors de lieu de résidence royale. Ce n’est qu’au VIIIe siècle avant J.-C. que le site se transforma en lieu sacré, dévolu au culte d’Athéna la déesse protectrice de la cité. Détruite par les Perses, l’Acropole fut reconstruite en quelques dizaines d’années sous le gouvernement de Périclès. Avec le théâtre de Dionysos où furent jouées les œuvres d’Eschyle, de Sophocle, d’Euripide et d’Aristophane, la construction des monuments et des œuvres d’art de l’Acropole font passer dans l’histoire le nom de Phidias, sculpteur et maître d’œuvre, ou d’Ictinos, l’architecte du Parthénon.


Aujourd’hui, les lents, très lents travaux de restauration du Parthénon sont achevés. Rompant avec les habituelles – et barbares – méthodes d’antan, les moyens mis en œuvre furent minutieux et les matériaux utilisés semblables à ceux des constructeurs de l’Antiquité. Ces travaux permirent de comprendre comment furent construits le temple et les autres monuments de l’Acropole. Notamment les modules des futs des colonnes, qui s’emboîtaient les uns dans les autres tels des préfabriqués de marbre. Et les calculs des architectes qui jouèrent des proportions et des déformations pour créer cette illusion de rectitude de la colonnade.


Pour la visite de l’Acropole partir tôt ne suffit pas à éviter la foule, la toute première heure est déjà l’heure du plein afflux. Il y a aussi la question de la chaleur, que tout le monde cherche à éviter ; à l’heure solaire nous visitons de 7h à 10h, mais ce sera quand même sous un soleil de plomb (fondu), dans une chaleur écrasante de densité. Je déconseillerai donc une visite entre 14het 17h, quoique en contrepartie il y aura peut être moins de monde. Lors de notre visite, à mon grand désappointement, j’ai vérifié un autre adage qui dit que dans une grande ville touristique il y a toujours l’un ou l’autre des monuments en travaux. Ici, c’est la façade principale du Parthénon qui est parasitée par les échafaudages par de très lents et très minutieux travaux de réhabilitation et de reconstruction. Le Parthénon était un grand blessé qui a subi de nombreux fléaux. Les Ottomans s’en servaient de dépôt de munitions qui explosa en 1687, détruisant son toit et le réduisant à l’état de ruine. Il fut au 19e siècle largement pillé par les Britanniques alors que l’anthropocène et ses pollutions rongent ses pierres depuis des décennies.
En contrebas de la falaise des dieux, c’est l’Agora, la ville où les mortels vaquent à leurs occupations. l’Agora grecque se présente comme un jardin parsemé de vestiges antiques témoins d’un ensemble qui fut au cœur de l’activité (commerciale, religieuse, artistique, sociale) de la ville. L’endroit est particulièrement agréable, boisé et tranquille. Il vaut surtout pour le Théséion, un beau temple dorique très bien conservé qui domine l’ensemble de l’Agora, et pour la stoa d’Attale, une longue galerie en belvédère où sont réunies les sculptures trouvées sur le site. Une très belle collection qui va de la statuaire classique à d’étonnants portraits romains en passant par de très raffinées sculptures hellénistiques. Bref, un mini-musée à ne pas manquer, une sorte de loggia della signora de l’Antiquité, qui ménage de belles vues sur l’ensemble du site.


Dans ce haut-lieu de la civilisation païenne, le christianisme grec devait laisser son empreinte, pour marquer le territoire du nouveau dieu et repousser dans l’oubli les dieux anciens, sans en détruire les temples qui étaient somme toute l’œuvre de leurs ancêtres. Construite avant l’An Mil, l’église des Saints-Apôtres est tout à fait charmante, presque champêtre, avec ses pierres de soubassement, remplois de monuments antiques, et ses fresques à demi effacées. Évidemment elle supporte mal la comparaison avec les monuments antiques, ne serait-ce que pour l’ingénierie mise en œuvre et la finesse d’exécution des artistes.

